mardi 1 mars 2016

Adieu Jean Badal



 Photo : Jean Badal, après une journée de tournage de "Robert-Houdin, une vie de magicien" dans les allées du Palais-Royal.

Triste surprise : en regardant négligemment l'énoncé de l'hécatombe artistique, dans la séquence "nos chers disparus" aux Césars, comprenant quelques belles personnes que j'ai eu l'occasion de croiser... j'apprends la disparition du directeur de la photo de mon premier film, dont je demandais récemment des nouvelles...
Snif.


Jean Badal, sacré personnage, qui nous racontait avec son fort accent hongrois comment il avait fait modifier la pellicule du tournage de Playtime de Jacques Tati, ou travaillé dans la neige du Roi sans divertissement (premier film de François Leterrier)... Des anecdotes qu'on n'entendra plus.
Adieu, János.
(extrait du générique de début de "Playtime")
Article sur le site de l'Association Française des Directeurs de la Photo :
http://www.afcinema.com/Deces-du-directeur-de-la-photographie-Jean-Badal.html

Mon souvenir personnel :
La veille du premier jour de tournage de mon premier film (documentaire avec reconstitutions historiques XIXe siècle assez compliquées, mais avec budget rikiki), Jean Badal tient absolument à ce qu'on dîne ensemble. Il picole (et me fait picoler...) et à la fin du dîner, il regarde fixement la fille qui officiait comme accessoiriste.
Avec son accent prononcé, il demande (en articulant exagérément) : "Et maintenant, tu me montres la maquette ?"
La fille, soudain nerveuse : "Quelle maquette ?"
On se regarde.
- eh bien, la maquette du décor !
(sachant qu'on devait "maquiller " rapidement le lendemain matin une salle de réception de la Mairie du 7e arrondissement pour tourner plusieurs séquences avec figurants en costumes dans la foulée !)
- mais.. personne ne m'a parlé de maquette !
(moi : ) - Euh... tu sais qu'on tourne un documentaire, pas un long métrage de cinéma, et que demain on va être obligés de se débrouiller sur place avec ce qu'on pourra ?
Badal : "Ah mais, s'il n'y a pas de maquette pour les éclairages, je ne peux pas travailler !"
Moment de panique.
On doit tout mettre en branle dans quelques heures seulement.
Il poursuit : "Ah, moi quand j'ai tourné avec (là il marmonne un nom de réalisateur américain), le chef décorateur nous fournissait la maquette du décor une semaine avant pour préparer les éclairages ! Ah, c'est comme ça que je travaille,, moi !"
Silence.
Il est 23h et on ne peut contacter personne. La productrice est aux fraises, la 1ère assistante partie se coucher et l'accessoiriste se met à trembler légèrement, se disant sans doute qu'elle ne ferait peut-être même pas son premier jour de tournage.
Badal nous offre un alcool, et ajoute en souriant comme quand on a fait une blague : "Je dis ça juste parce que je veux qu'on fasse un bon film, c'est tout".
Le lendemain, tout roule.
(ou presque : continuant de penser qu'on tourne une superproduction, il met tellement de temps à éclairer chaque plan avec son équipe, que nous sommes obligés de supprimer 1/3 des plans prévus dans le découpage !)
Sans doute pas le chef opérateur qu'il fallait sur ce projet (où il a été amené par la productrice pour des motifs sans rapport avec le film), mais pour la postérité je pourrai toujours me vanter en disant que le directeur de la photo de mon premier film fut celui de "Playtime" de Jacques Tati... et de "Tintin et les oranges bleues" !
(Authentique !!)


Mais Jean avait aussi choisi de participer à ce film (alors qu'il était déjà à la retraite depuis un moment - c'est même le dernier film officiel de sa filmographie, je crois bien) parce que se coltiner à l'illusionnisme, ça l'excitait beaucoup. Filmer de la magie, des automates, une ambiance...
Tout jeune réalisateur, je ne savais pas trop comment communiquer ce que j'avais en tête à l'image avec l'immense professionnel qu'il était, d'autant que les contraintes étaient énormes (premier documentaire français tourné en haute-définition, bien avant que le procédé soit rendu plus accessible techniquement... Un vrai cauchemar). J'avais juste pu lui dire que je voyais une image qui restitue un peu l'ambiance lumineuse cohérente de l'époque (éclairages à la bougie ou au gazogène) pour les reconstitutions, en privilégiant les rouges et ocre, chercher les couleurs de l'alchimie...) et c'est exactement dans cet esprit qu'il avait fait travailler son équipe... Sacré personnage...
  On aperçoit Badal dans ce reportage réalisé à l'époque sur le tournage du documentaire auquel je fais allusion plus haut (on m'y voit et entend aussi, et je réalise le coup de vieux que ça file, des images comme ça...) :